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CHAPITRE DEUXIEME : DEROULEMENT DES CONFLITS

Dans ce chapitre, nous traiterons de l’exil du Mwami Kabare Rugemaninzi à Léopoldville et ses conséquences dans le groupement Mudusa,  de son retour à Kabare et des conflits qui ont surgi à Mudusa dans l’ordre chronologique des différents règnes des Chefs de groupement de 2004 à nos jours.

II.1. EXIL DU MWAMI KABARE RUGEMANINZI (1936-1959)

II.1.1 La relégation du Mwami Kabare

         A la conquête du Bushi, les colonisateurs se heurtent pendant seize ans au Mwami Kabare Rugemaninzi qui a résisté contre la vision coloniale.

         En effet, en 1934, le Mwami Kabare est déchu de ses fonctions et son Territoire sera divisé entre les notables soumis au pouvoir colonial.

En 1902, le lieutenant Tondeur, chef de poste de Nyalukemba, est tué par les guerriers du Mwami. Ce dernier  informé de cette situation, se décide de ramener  les Blancs à la raison, il ordonne ses sujets de désobéir et de rompre leur contrat dans les plantations des Blancs[1].

         Selon Macumu Nyarwango, lors du passage du Mwami Kabare à Cibanda (Mumosho et Mudusa), en tournée d’inspection pour se rendre compte de cette situation malheureuse commise par ses guerriers, il ordonne à ses sujets de la plantation de Monsieur Colin (plantation située à Panzi) de regagner leurs domiciles et de rompre leur contrat. Le Mwami Kabare sera alors en conflit ouvert avec l’administration coloniale.

 Dès  lors, le Mwami Kabare sera considéré comme un rebelle qui opposait une résistance à l’occupation coloniale. Cela s’explique par son indifférence aux ordres des autorités coloniales, ce qui pousse l’Administrateur du Territoire de ne plus suivre la hiérarchie administrative imposée par l’Etat en place. Celui-ci donnait directement les ordres administratifs aux notables Bahaya sans se soucier de la présence du Mwami qui était déjà considéré comme un insoumis et incapable dans la gestion des affaires de sa Chefferie[2]

En 1935, son insoumission lui avait valu une peine disciplinaire de trois mois de privation de traitement pour avoir manqué à ses obligations et d’avoir ordonné à ses sujets le système de « Kunyaga », c'est-à-dire ravir les biens d’autrui par force. La présence du Mwami Kabare est un grand obstacle dans l’application des décisions des autorités coloniales à Kabare. D’où, il fallait se débarrasser de lui. Cependant, certains notables étaient déjà favorables à la politique coloniale. Le Mwami Kabare  en était déjà au courant et va rompre le contact avec ces notables qui étaient influencés par l’autorité locale et qui cherchaient à être autonomes et voulaient se rallier au pouvoir colonial[3].

         Les autorités coloniales profitèrent de cette situation d’incompréhension entre le Mwami Kabare et certains de ses notables et/ou autres dignitaires favorables à la politique coloniale pour asseoir leur administration. Ces  notables Bahaya soutinrent le pouvoir colonial dans la décision de reléguer le Mwami, croyant que les entités qu’ils dirigeaient seraient autonomes. Pour la population de Kabare en général, et celle de Mudusa en particulier, le Mwami avait démissionné suite aux menaces de mort lui proférées par les autorités coloniales. Pour sauver sa vie, le Mwami était obligé de quitter son trône. Le rapport de l’Administrateur du Territoire de Kabare Dubuisson montre combien les agents territoriaux avaient l’intention d’écarter le Mwami: « si le Mwami Kabare n’avait pas présenté sa démission, nous aurions finalement été forcés de le destituer tant il était devenu conséquent, sa paresse, son indifférence et son inconscience de l’ordre et de progrès de sa circonscription »[4]. Mais, le départ du Mwami a créé une inquiétude au milieu des Bahaya qui se voyaient séparés de leur chef traditionnel, car pour eux, le Mwami ne peut pas vivre en dehors du milieu coutumier. Cette inquiétude de Bahaya sera à la base de l’instabilité socio-politique pendant la période de la relégation du Mwami. En effet, dans leur conviction, le Mwami ne peut pas être remplacé de son vivant. Son écartement par force a mis en péril la cohésion nationale d’où l’écartement aussi du pouvoir de tous ses partisans.

         En 1936, le Mwami Kabare est relégué à Léopoldville par les autorités coloniales. Cette  relégation a provoqué un mécontentement de ses partisans qui, enfin a débouché  à une crise au niveau de la structure politique à Kabare pour celui qui devait remplacer le Mwami. Pour l’autorité coloniale, il fallait investir le Mwami de Ngweshe qui se montrait soumis à leur autorité. Or, pour les Bahaya, on ne peut pas remplacer le Mwami tant qu’il est encore vivant. Mais aussi, ils digèrent mal le règne des princes de la branche sécessionniste de Ngweshe à Kabare; d’où, la contestation du règne de Bami bishugi à Kabare[5]. Les partisans du Mwami Kabare se sont vus imposer un autre prince qui n’était pas le Mwami consanguin de Kabare. Pendant cette période, on assiste à Kabare à deux groupes sociaux, l’un qui soutient le nouveau Mwami et l’autre soutient Kabare en relégation. C’est le début des conflits de pouvoir coutumier dans la Chefferie de Kabare en général et à Mudusa en particulier.

Les Bahaya considèrent Mpozi non seulement comme imposé par l’autorité coloniale, mais aussi comme quelqu’un de la branche sécessionniste de Ngweshe. D’où, ils ont combattu énergiquement Mpozi comme étant de l’administration coloniale[6].

Au cours de cette même année, les autorités coloniales ont eu la volonté de  constituer l’ancien Bushi à la tête duquel se trouverait un seul chef de tous les Bashi. Pour y arriver, il faut créer un secteur dans le Territoire de Kabare.

Ces visées ne pouvaient se matérialiser qu’à condition que le Mwami Kabare soit d’abord relégué à Léopoldville par les autorités coloniales. La Chefferie de Kabare et celle de Ngweshe furent alors regroupées en une grande Chefferie appelée « Chefferie  de Bushi ou Chefferie de Bashi » par la décision N°54 du 8 juillet 1937 du Commissaire de District(CDD) du Kivu[7].

Il faut noter que cette décision est en contradiction avec le décret de 1933, car ces deux Chefferies étaient les plus peuplées de la région. « Ce secteur conserverait son organisation coutumière mais à sa tête se trouverait un chef de Secteur choisi par l’AT avec l’accord du conseil des notables choisis par le CDD dans chacun des groupements érigés en Secteur.[8] Pour le Bahaya, comme le Mwami était contraint à la relégation, son pouvoir serait exercé par son consanguin direct, provisoirement.

Dans ce contexte, les Bahaya pensaient que le prochain Mwami intérimaire devrait être Muhaya proche du Mwami Kabare Rugemaninzi. Malheureusement, le choix de l’autorité coloniale n’est pas tombé sur un Muhaya consanguin du Mwami Kabare,  plutôt il est tombé sur un Cishugi (de Ngweshe) considéré comme sécessionniste; d’où, l’intolérance des Bahaya face au règne des Bami Ngweshe. L’indifférence des Bahaya a permis au pouvoir colonial de porter  son choix sur les Bami de Ngweshe qui se montraient soumis  à la politique coloniale. C’est ainsi qu’ils ont investi Mafundwe reconnu par la coutume et l’autorité coloniale, le 8 Juillet 1937[9]. Les Bahaya en général et ceux de Mudusa en particulier réclamaient à tout prix le retour du Mwami Kabare ; Mafundwe étant accusé par les Bahaya d’avoir distribué leurs terres à ses frères Bishugi. Les services gratuits rendus à l’homme Blanc, notamment les travaux forcés, (enfuka), le portage, les fournitures de vivres aux Blancs (isoko) n’étaient uniquement exécutés que par les Bahaya.  Les fournitures de vivres n’étaient constituées que par les vaches, chèvres, moutons et poules des Bahaya.  Les notables Bahaya continuèrent à combattre et de dénoncer les injustices de Mafundwe. A cinq mois de règne, Mafundwe mourut empoisonné à Mbiza dans le groupement de Kagabi le 30 novembre 1937. Sa mort  ne pouvait que réjouir les Bahaya.

Le 17 juillet 1937, Muhigirwa succéda à son père dans le but de continuer sa politique, celle de l’administration coloniale. La succession de Muhigirwa à la tête de la Chefferie de Kabare a suscité la haine et la désolation dans le milieu  des Bahaya en général et à Mudusa en particulier[10].

Pour les dignitaires Bahaya, l’investiture des Bami de Ngweshe à la tête de la chefferie de Kabare est un mépris insupportable. Le nouveau Mwami essaie de lutter contre cette haine que son père s’était attirée. Pour y parvenir, il procède par la permutation des chefs de groupement.

A Mumosho, Ntabaza est remplacé par Mwendanga originaire de Ngweshe;  à Bugobe, Safari est remplacé par Ntakenyula.

A Mudusa, le chef Kerwishi s’était montré loyal vis-vis du pouvoir colonial dès le début, car il était favorable en faisant percevoir les impôts au profit du Mwami. Suite à la soumission de Kerwishi Rutesa, qui est devenu un  agent de l’administration coloniale, une crise de pouvoir s’est installée à Mudusa et fut suivie d’une débâcle économique sous le règne de Muhigirwa au point qu’on a parlé de la disette ou famine (Ishali) de Muhigirwa[11]. Cette famine, caractérisée par les sauterelles (Nzige), ne permit pas au nouveau Mwami de réaliser ses projets au sein de la Chefferie de Kabare.

         Sous le règne de Mpozi, Kerwishi sera remplacé par Kaciga au terme du remaniement effectué par  le Mwami. Ce remaniement avait pour but de lutter contre la famine qui frappait la Chefferie de Kabare. Les Bami de Ngweshe étaient conscients de leur illégitimité injustifiée à Kabare. Ils savaient bien que s’ils régnaient sur les Bahaya  ce n’était pas  parce qu’ils  les voulaient, mais plutôt par la volonté de l’autorité coloniale au mépris des valeurs coutumières des Bahaya. Cela s’explique par la lettre du régent Lwanwa adressée aux autorités territoriales. « … ces notables veulent exciter la population. Ils se permettent de recourir directement auprès de vous. Si Kabare a eu de la peine à gouverner ses sujets qu’en  serait-t-il à fortiori pour Ngweshe[12].

Le 11 juillet 1943, Muhigirwa meurt. Les autorités coloniales préservent l’union entre les Bishugi. Elles proposent encore une fois l’investiture de Ndatabaye, fils de Muhigirwa âgé de cinq ans.

La première à s’opposer à cette investiture fut, la reine-mère Elisabeth Bujana la « Mwami-Kazi ». Les autorités coloniales confièrent en attendant, la régence de la chefferie aux grands notables de la chefferie; d’où, la désignation d’Abraham Lwanwa à la tête de la Chefferie. Cela fut ressenti à Mudusa tant qu’ailleurs comme un mépris des valeurs traditionnelles  des Bahaya par les autorités coloniales. Les autorités coloniales pensèrent rappeler le Mwami Kabare dans sa Chefferie. Mais, ce n’était pas encore le moment, car son retour  engendrerait des intrigues et des troubles.

Aussi, on ne pouvait pas investir, son fils car il était encore très jeune. Devant cette situation, les autorités coloniales territoriales furent persuadées de la scission de la Chefferie de Bushi. Ndatabaye est investi le 3 septembre 1944 comme chef de la Chefferie de Ngweshe, et MPOZI cousin du Mwami Kabare fut désigné par la décision n°87 du 23 septembre 1944 du CD du Kivu qui ramena aussi les deux Chefferies à leurs frontières de 1920[13]. En 1944, Mpozi est désigné à la tête de la Chefferie de Kabare. Il fut accueilli avec faste dans la Chefferie de Kabare, en général, et à Mudusa en particulier. La désignation de MPOZI  fut influencée par les faits suivants:

  • Il était catéchiste, puis enseignant à la chapelle-école de Kamisimbi ;
  • Il était aussi appuyé par les prêtres qui ont endoctriné la population en sa faveur du pouvoir colonial.
  • Les Bahaya ne voulaient plus d’un prince de la Chefferie de Ngweshe[14].

L’administration  coloniale trouve que Mpozi  était un chef progressiste pouvant l’aider à intensifier le programme de la collaboration.

Le nouveau Mwami se montra un bon organisateur et homme de progrès dans sa Chefferie. Sur le plan socio-culturel, il mit au premier rang l’instruction et l’éducation de la population. Il fit construire des écoles et proposa l’installation des missionnaires dans la Chefferie. Il favorisa les cultures maraichères et les cultures industrielles telles que le café, le thé et le quinquina.

II.2. RETOUR DU MWAMI KABARE RUGEMANINZI EN 1959-1980

 En 1959, le gouvernement colonial prit une mesure qui permit aux exilés de regagner leurs territoires d’origine avant la proclamation de l’indépendance du Congo. Le Mwami Kabare relégué depuis 1936, regagne son fief. Dès son retour, il n’entra pas directement en fonction. Il s’installa d’abord à Bukavu chez son beau-fils Ciromo pour permettre à Mpozi de prendre ses dispositions afin de quitter le trône. Il fut reçu avec beaucoup d’enthousiasme, ce qui témoigne l’attachement que les Bahaya réservaient à leur chef traditionnel. Cet enthousiasme manifestait dès maintenant et déjà, la fin du règne de Mpozi qui était au point de départ[15].

Le retour de Mwami de l’exil à Léopoldville a été marqué par une instabilité  socio-politique dans la Chefferie. Cette instabilité est liée au fait que ce retour du Mwami Kabare a ravivé la division de la population en deux camps opposés: les loyalistes au pouvoir  de Mpozi et ceux qui soutenaient la légitimité du Mwami Kabare. Ce qui déclencha les troubles dans différents groupements de la Chefferie de Kabare. Pendant que les Bahaya attendaient la démission de Mpozi, ses proches collaborateurs, notables Kabugu et Kagizi, sa mère Ndeko Kaciga Kaciga lui conseillèrent de ne pas abdiquer, lui garantirent leur soutien. Une certaine résistance se manifesta, le Mwami Kabare fut qualifié de « Mubembe » (c’est-à-dire un étranger) par les pro Mpozi[16].

La population qui réclamait à corps et à cri l’investiture du Mwami, ne  pouvait pas tolérer les intrigues de Mpozi. Le népotisme de celui-ci et les travaux forcés avaient créé une inquiétude au milieu d’un peuple pasteur. Certains  notables et les Bahaya pro Kabare étaient prêts à combattre pour la cause de leur Mwami qu’ils allaient à plusieurs reprises chercher à Bukavu afin qu’il reprît son trône. Mpozi fut contraint de céder le trône au chef légitime Kabare par la force des armes[17].  Son départ fut approuvé par la décision n°243 du 24 décembre 1959 de CDD du Sud-Kivu A. Jardin écarta Mpozi de la tête de la Chefferie de Kabare. L’administration coloniale plaça, le 26 décembre 1959, Kabare Rugemaninzi à la tête de sa Chefferie[18].

         Le Mwami Kabare, à peine investi, manifesta le désir de ne pas travailler avec le-pro Mpozi. Il ne voulait pas entrer en fonction avec les notables investis par Mpozi dont d’ailleurs, l’investiture était illégitime. Il ne voulait pas non plus travailler avec les notables lui proposés par Chyromod Etienne alors le CD.  Son désir était de nommer les siens pour asseoir son gouvernement en vertu du principe de diriger avec les siens[19]. Cette attitude aboutit à des troubles dans toute la Chefferie. Le Mwami opta pour la déposition accompagnée de spoliation à l’égard des notables nommés par  Mpozi. Plusieurs chefs ont été dépossédés de leurs biens, voire chassés de leur fief.

A Mudusa, les cas les plus connus sont ceux du chef Kaciga, Nkuzi, Sangwa, Mudavanga, Muhindamuko et Muka. Tous les-pro Mpozi furent chassés et leurs domaines ont été spoliés et se sont réfugiés à Ngweshe, à Rughuru, à Bukavu et d’autres à Ninja[20].

[1] CIZUNGU, B., Op.Cit.,  p 31.

[2] MACUMU NYARWANGO. , témoin interviewé à Nyengo, le 11 Mars 2012

[3] KIRHERO, N., Evolution politique des localités Lugendo et Ishungu (1930-1964), mémoire, inédit, département d’Histoire, I.S.P/Bukavu, 1967-1967, p 15.

[4] Idem.

[5] KIRHERO, N., Op.Cit.,  p 23.

[6] MACUMU NY., Témoin déjà cité.

[7] Archives DIVATER/BUKAVU, dossier collectivité de Kabare.

[8] BIRHAHEKA, B., La population de Kabare face au pouvoir coutumier (1919 à nos jours),

  mémoire, inédit, département d’histoire, I.S.P/Bukavu,1974, p 19.

[9] MATABARO, H., le Mwami Kabare RUGEMANINZI et l’administration coloniale (1959-1980), T.F.C,

               inédit, département d’Histoire, I.S.P/BUKAVU 1980-1981, p 27.

[10] MACUMU NY., Témoin déjà cité.

[11] MWAZE Norbert., témoin interviewé à Ihemba, le 27 Mars 2012

[12] MATABARO, H., Op.Cit., p 30

[13] Archives du Territoire de Kabare, rapport d’enquête du 23 septembre 1944 par le CD de RYCK au sujet de

     la scission de la chefferie de Kabare.

[14] GUHANDA, D., Op.Cit.,  p 41.

[15]  Idem, p 42.

[16] MIRIMBA, K., témoin interviewé à Muhungu, le 15 février 2012

[17] KATWANYI, B., Evolution socio-politique des groupements BUSHWIRA et KAGABI (1933-1961),

               (Chefferie de Kabare), I.S.P/BUKAVU, département d’Histoire, inédit ; 1984-1985, p 50.

[18] Archives DIVATER/BUKAVU, dossier collectivité de KABARE.

[19] MWEZE, Norbert., témoin interviewé à Ihemba, le 10 février 2012

[20] BERNARD, K., témoin interviewé à Kasihe, le 10 février 2012

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