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Section 3 : LES EFFETS DE LA MULTIPLICITE DES EGLISES SUR LA SITUATION SOCIOECONOMIQUE DE LA POPULATION DE LA VILLE DE BUKAVU

Faudra-t-il signaler que les conséquences de la multiplicité  des Eglises sont nombreuses et peuvent se résumer en deux types :

Les conséquences positives et les conséquences  négatives

 

3.1. Les conséquences positives

Les églises seraient constituées en un refuge capable d’assurer une stabilité aux populations en pleine crise socio-économique. En face d’une misère croissante, pour certains compatriotes les églises de réveil restent les seules sources d’explications et de réconfort pour les victimes de cette crise

  • Effet moralisateur

Dans un pays aux conditions de vie difficiles comme la RDC, les populations vivent sous une tension permanente et des stress. Il faut quelque chose pour tempérer les ardeurs. Empêcher le débordement, le désordre social ou la révolte. Ces églises jouent parfaitement bien ce rôle.

Elles prêchent la pratique du bien. Ce qui pousse de nombreux compatriotes à s’éloigner du mal.

Des malfaiteurs, prostitués aux autres fauteurs de troubles, une fois au contact avec la bonne nouvelle, adoptent une autre attitude : celle de l’abandon des sales besognes. Ce qui contribue à la consolidation de la paix sociale.

Lieux de refuge, ces églises permettent aux populations de se consoler face à leurs misères imposées par les gouvernants, d’avoir de l’espérance.

Elles indiquent aux fidèles à qui ils peuvent confier leurs « fardeaux», leurs « peines » : Dieu le Tout Puissant. Le seul qui peut supporter leurs lourds fardeaux et leur assurer du repos. Les responsabilités des populations et des gouvernants sur les souffrances comptent moins, tout s’inscrivant dans une planification du Très Haut. L’espoir d’accéder à la vie éternelle dans le futur fait oublier les souffrances de cette vie terrestre.

  • Source d’emplois et d’occupation

Si, il est de domaines qui procurent encore de l’emploi à certains gens, il y a ces Eglises. Des jeunes en chômage ayant la facilité du langage et quelques connaissances sur la Parole de Dieu, n’hésitent plus à embrasser les métiers de   “serviteur de Dieu». La multiplicité des églises leur facilite l’accès à l’emploi quel que soit le revenu. Un nombre important des fidèles suffit pour améliorer leurs conditions de vie.

D’autres sans vocation pastorale trouvent quand même dans ces églises une occupation pour oublier leurs peines. Plutôt que de rester à poireauter à la maison, ils vont passer leur temps dans ces Eglises où ils rencontrent d’autres personnes ayant les mêmes soucis qu’eux et trouvent l’occasion de se confier à Dieu. Les chants, louanges, adorations  et prières suscitent en eux de l’espoir et consolent les affligés. Au Congo, devient Pasteur qui veut. Question de se faire imposer des mains par des « aînés dans la foi » même s’ils sont eux-mêmes douteux.

  • Des mutualités

En ce moment de crise c’est « l’union qui fait la force » dit-on.

Nombreux citoyens ont compris que l’affiliation à une des églises permet de faire face à certains problèmes de la vie.

Les églises se comportent comme de mutuelles pour secourir leurs partisans. Des cotisations sont organisées pour apaiser les peines de ceux qui sont frappés par l’un ou l’autre cas social. Appartenir à une église devient ainsi une assurance d’avoir de l’assistance en cas de problème. Les problèmes des mariages, deuils, famines, accident par exemple sont en partie résolus grâce à l’assistance des membres d’églises.

La solidarité des membres permet parfois à certains sans-emplois de trouver du travail grâce aux concours des frères. Les plus friqués des membres de ces églises trouvent en elles, les uns l’occasion d’exhiber leurs avoirs, les autres,  l’opportunité d’apporter leur assistance aux plus démunis. Antiokia à Panzi pour les Bafuliiru, Smirna à Panzi pour les Bazibaziba, ect

            3.2. Les Conséquences négatives

En dépit de la contribution que ces nouvelles organisations religieuses apporteraient à la société congolaise en quête permanente de stabilité, certaines de leurs activités se sont révélées incompatibles avec l’ordre public congolais.

La multiplicité des églises dans le sens négative met en cause l’ordre public dans la ville de Bukavu. L’ordre public englobe dans ce contexte les aspects de la tranquillité, de la sécurité,  de la salubrité et de l’esthétique. C’est essentiellement ses aspects qu’il faut prendre en compte pour  jauger l’incidence des églises sur la situation socioéconomique de la population de la ville de Bukavu.

  • La multiplicité des Eglises de réveil dans la ville de Bukavu et la tranquillité publique

La proximité de lieux de culte avec les résidences privées, la fréquence des activités des églises et leur mode de production engendrent de bruits qui dépassent le cadre environnemental dans lequel ils sont produits et destinés. Le trouble à la tranquillité semble être parmi les premiers griefs reprochés aux églises de réveil. Il y a trois types d’activités religieuses qui sont susceptibles de produire de bruits.

Il s’agit d’abord de la célébration des cultes. Les Eglises de réveil sont plus connues par leur caractère charismatique se manifestant par des célébrations très mouvementées, Profitant des progrès de la technologie, elles recourent à des instruments amplifiés de sonorisation pour évangéliser et exécuter les chansons. Ensuite, les veillées nocturnes s’accompagnent toujours des chants et de prières faites à haute voix produisant des bruits que les édifices dans lesquels s’organisent ces manifestations ne sont pas à mesure de contenir, parce qu’inappropriés. De tels faits tombent sous le coup de la loi pénale en sa disposition qui sanctionne le tapage nocturne. Enfin, les campagnes d’évangélisation drainant des milliers de gens se réalisent également avec des vacarmes qui n’épargnent pas les voisins.

Pour clore ce point, il y a d’évoquer « le ministère des prêcheurs ambulants». Il existe des pasteurs et des évangélistes qui s’adonnent à la prédication dans les rues, les bus de transport en commun et dans le marché. Cette pratique porte atteinte au principe de la destination de ces types de lieux cités, au-delà du fait que prêchant dans les marchés, tous les vendeurs ne partagent pas les mêmes convictions religieuses. Me Fiston CHIYOKA soutient que l’envahissement des marchés par les prédicateurs ici à Bukavu, est une violation flagrante de la liberté individuelle. Dans cet espace public, l’on est contraint, malgré soi, de subir, à temps et à contre temps, une prédication qui va à l’encontre de ses propres options religieuses. On y chante, on crie ; les vendeurs et les passagers sont contraints de payer ce service religieux, souvent malgré loin de se limiter aux marché, les prédicateurs s’approprient des espaces communs en vue de ce que l’on peut qualifier de matraquage religieux.

Poursuivant la citation, Me F. CHIYOKA[1] indique qu’il existe aujourd’hui une multitude d’églises installées côte à côte avec les maisons d’habitation. Les voisins subissent le haut volume sonore des prédications même et surtout à des heures tardives où ils ont besoin de repos. Ces derniers temps, l’on a observé dans la ville de Bukavu, une nouvelle pratique : certaines maisons d’habitation sont louées pour des séances diurnes et nocturnes de prière.

D’utilisation des bâtiments publics par les pasteurs et autres chefs religieux pour les activités religieuses, cette réalité est devenue courante dans la ville de Bukavu. Pour les observateurs, la pratique qui s’étend presque dans tous les quartiers, s’assimile dès lors à une culture. Il se crée des sectes religieuses autant qu’il y a de problèmes sociaux à résoudre et des prédicateurs qui se disputent le leadership. Dans de nombreux quartiers, des propriétaires de parcelles mettent en location une partie de leur terrain aux sectes religieuses. Bien de débits de boissons se métamorphosent en salles permanentes de prière. Des espaces abritant jadis une salle de cinéma ou de fête changent, elles aussi, de statut en faveur des sectes religieuses on assisterait quasiment une certaine « course aux espaces libres » ou « à une chasse aux espaces à louer ».

  • La multiplicité des Eglises de réveil dans la ville de Bukavu et exigence de la salubrité d’esthétique publique

L’esthétique est une des dimensions de l’ordre public et touche à la question de construction et à l’emplacement des édifices. La réglementation sur l’urbanisme tout comme celle de l’aménagement du territoire impose des mesures pour ce faire. L’esthétique publique touche à la question de l’aménagement et à l’urbanisme. L’aménagement tout comme l’urbanisme permet aux autorités de répondre aux questions telles que quoi construire? Où construire et pourquoi construire? Ces exigences s’imposent aussi aux particuliers, personnes tant morales que physiques.

Mais cette obligation légale ne semble pas être observée par certaines églises. Par rapport à la construction des lieux de culte, beaucoup d’églises de réveil officient dans de tentes de fortune et difformes. Elles sont souvent construites avec des matériaux impropres et peu recommandables dans l’art du bâtiment.

Quant à l’emplacement, il est déplorable qu’il soit souvent constaté dans la majeure partie de leur nombre, les lieux de culte sont installés dans des concessions résidentielles. Cette proximité entraîne entre autres comme conséquences, la perturbation du climat de bon voisinage.

  • La multiplicité des Eglises de réveil dans la ville de Bukavu face à la sécurité et à l’ordre public familial

Aux termes de l’article 331 du Code de la famille congolais, on entend par l’ordre public familial, tout ce qui contribue à la protection du ménage fondé sur le mariage et la sauvegarde de son unité et de sa stabilité. Ainsi, la fonction sociale de la famille tient notamment son rôle dans la formation et la stabilité de la société. La famille assure donc une place intermédiaire entre l’Etat et l’individu. Cette importance de la famille est perçue à travers les mesures de protection que l’Etat édicte en faveur de cette institution sociale. Toutes ces mesures concourent à l’unité, à la stabilité et à la paix familiale (article 714 Code de la famille congolais).

En dépit de la protection juridique théorique susmentionnée, la famille est parmi les institutions sociales affectées par les dérives des églises de réveil. On épingle deux pratiques qui portent atteinte à l’ordre public de la famille. Il s’agit d’une part de la menace des « enfants dits sorciers ». En effet, certains pasteurs se sont accoutumés, grâce à leur pouvoir divinatoire, à trouver dans les esprits maléfiques, l’origine du malheur qui frappe leurs fidèles. Les enfants payeront un prix lourd de cette pratique et ceux qui ne trouveront pas la protection de tiers ont choisi pour domicile la rue. Ce sont ces enfants que l’on appelle communément à Bukavu « Mayibobo » enfant de la rue. La présence de ces enfants dits de la rue constitue une menace à la liberté de circulation dans les grandes altères de la ville.

D’autre part, les prophéties sur le choix fait du conjoint ou de la conjointe sont des pratiques qui troublent la stabilité familiale. On assiste à des désunions de couples ou à des ruptures de  fiançailles sur des conseils des hommes de Dieu. Le professeur MWEZE[2] a trouvé des mots justes pour décrire cette réalité. Il écrit que le désordre le plus grave,…, c’est le divorce « au nom de Jésus » qui peut frapper un couple. C’est aussi la séparation des fiançailles qui se fient aux prophéties des prédicateurs sur l’incompatibilité matrimoniales des  membres. C’est aussi l’adultère : il n’est pas rare de voir des adeptes évoluer dans une secte pour séduire telle femme, qu’il ne pouvait avoir autrement que dans ce cadre. Cette sorte de « fraternité » rompt l’équilibre familial ; les couples jadis unis se disloquent. Le cas le plus grave, ce sont les pasteurs qui abusent de leurs fidèles, profitant de l’ascendance morale qu’ils exercent sur eux  et la frénésie des adeptes de trouver de solutions à leurs problèmes. Les proies faciles dans cette aventure demeurent les jeunes filles en quête des mariages et des femmes mariées en difficultés de concevoir.

Dans un autre angle, le professeur MWEZE[3] décrit la destruction de la famille par les églises de réveil en ces termes :puisque l’individu a choisi de s’enfermer dans le carcan relationnel de sa secte, il n’est pas étonnant que même les membres de la famille qui ne partagent pas sa foi soient mis à distance : deux situations : ou bien l’adepte se croit investi du pouvoir de « convertir » les membres de sa famille et, de par son statut de chef de famille impose cette « conversion », ou bien il vit en tension ouverte ou tacite avec la famille : de longues discussions doctrinales ponctuées de critiques, d’intolérance, des attaques, des injures, des calomnies sont fréquentes. Un tel climat dans un couple porte atteinte à la paix familiale. Si ce comportement est le fait de l’un des parents, l’on peut alors comprendre les déboires d’une telle famille. Car en s’appuyant sur la notion de l’intérêt de la famille, la stabilité familiale repose sur l’union et la bonne entente de ses membres. Ce qui n’est pas possible dans les circonstances ci-haut décrites à cause des croyances religieuses.

  • La multiplication des Eglises dans la ville de Bukavu face à promotion du travail et la sécurité sociale

Le travail comme le dit l’article 36 de la Constitution congolaise est à la fois un droit et un devoir pour tout citoyen congolais. Dans le sens du devoir, l’Etat a intérêt à ce que ses citoyens puissent travailler car c’est de leur travail que provient une partie des recettes publiques. Sur ce plan justement, les églises de réveil sont accusées d’empêcher les adeptes à participer à la vie sociale et de leurs pays ; A titre d’exemple, le programme d’activités de certaines églises de réveil couvre tous les jours de la semaine et s’accompagne des nuits de veillée. Cette programmation ne semble pas se soucier du respect de cette obligation de travail. Sans être à l’origine du chômage de la population, les églises de réveil contribuent à son aggravation.

 La RDC pays en développement a besoin d’accroître  sa production. Cela passe par l’utilisation de sa population active. C’est-à-dire la femme qui est à la  recherche l’autonomisation et la jeunesse,  Hélas, c’est cette tranche de la population qui peuple ces églises.

En lieu et place de produire des biens et services dont le pays a besoin pour son développement, des jeunes et des femmes passent le clair de leur temps dans ces églises. Détournés du travail productif, des jeunes finissent aussi par se remettre à Dieu pour la résolution de tous leurs problèmes. La lutte pour la survie, la combativité, l’esprit d’initiative et d’entreprise se retrouvent ainsi inhibé. Le Fatalisme, cette tendance à croire que tout ce qui nous arrive relève d’un plan préalablement établi par Dieu s’empare de la jeunesse.

Il semble contradictoire que cette pratique non conforme aux recommandations bibliques sur l’obligation de travailler ne soit pas perçue comme telle par ceux qui se sont spécialisés dans la lecture des écritures saintes.

Les dérives de ces Eglises et les atteintes qu’ils infligent à l’ordre public nous poussent à nous interroger sur le rôle de l’Administration publique face à ce phénomène qui prend de l’ampleur dans la ville de Bukavu dont la violation de l’ordre semble dominante dans ses effets.

[1] Entretien réalisé avec maitre Fiston CHIYOKA à son domicile à Bugabo, le 14juin 2015.

[2] MWEZE CHIRHULWIRE, « Op cit, p.56

[3] MWEZE CHIRHULWIRE, « Op cit, p.58 

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