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Chapitre V : DISCUSSION DES RESULTATS

Cette étude qui portait sur les facteurs de risque environnementaux de la schizophrénie au centre psychiatrique SOSAME de Bukavu, avait procédé à l’interrogatoire  des 53 cas et 53 témoins. Une analyse des 53 dossiers des cas a été  effectuée. Il convient de préciser que les cas sont les personnes présentant l’événement de santé (malades) et les témoins sont les personnes ne présentant pas l’événement de santé (non malades).

Bien que cette étude présente quelques limites, principalement celles liées à quelques diagnostics imprécis de la schizophrénie consécutifs au fait que tous les soignants ne sont pas spécialisés en psychiatrie, ses résultats ne peuvent pas être mis en cause dans la mesure où elle apporte des informations pour une prise des mesures préventives appropriées.

5.1. Des caractéristiques sociodémographiques des enquêtées associées à la schizophrénie.

Pour ce qui concerne les caractéristiques sociodémographiques, L’âge moyen de nos enquêtées était de 34,2 ans ± 12,4 et la fréquence de la schizophrénie était plus élevée dans la tranche d’âge de 16-35 ans. Les femmes étaient plus touchées par la schizophrénie que les hommes avec  un sex-ratio féminin de 6,06. Nos résultats sont presque similaires aux résultats de Shabani M. et al pour ce qui est de l’âge et contraires pour ce qui concerne le sexe. Ils avaient mené une étude sur les facteurs associés à la psychose au centre psychiatrique SOSAME de Bukavu en 2012. Dans leur étude, ils avaient trouvé que c’est la tranche d’âge de 16-45 ans qui était la plus affectée et les hommes étaient plus touchés par la psychose que les femmes.

Les résultats de notre étude corroborent les résultats des autres auteurs. La schizophrénie est une pathologie de l’adulte jeune (âge moyen de survenue entre 14 et 35 ans), survenant de manière plus précoce (de trois à cinq ans plus tôt que chez la femme) et le plus souvent plus sévère (forme paranoïde) chez l’homme. Cette constatation largement observée par tous les cliniciens avait déjà été soulignée par Kraepelin, et il est encore à l’heure actuelle particulièrement complexe de distinguer les facteurs sociaux des facteurs biologiques (notamment le climat hormonal). L’incidence de la maladie semble augmentée chez l’homme selon une méta-analyse de Aleman et al. [41] portant sur 49 études, donnée confirmée plus récemment [47]. Des différences marquées en termes d’expression clinique de la maladie existent en fonction du sexe. Les troubles de l’adaptation pré morbide en sont le reflet : alors que les hommes présentent une tendance aux comportements antisociaux et hyperactifs, les filles présentent plutôt une timidité et un repli pouvant revêtir une allure pseudo névrotique et qui contribue à une meilleure adaptation sociale (mariage, éducation, activité professionnelle. . .). L’évolution reste marquée par un meilleur pronostic chez la femme. L’âge de début de la maladie reste une donnée controversée selon que l’on s’attache aux premiers symptômes émergents ou à l’âge de la première hospitalisation. Cependant, quelle que soit la méthode utilisée, le sex-ratio varie en fonction de l’âge : deux hommes pour une femme entre 15 et 25 ans, égal entre 25 et 35 ans, puis s’inverse entre 35 et 45 ans ; ce dernier rebond semble correspondre, chez la femme, à la période ménopausique, soulignant une probable influence hormonale. Ces différences observées ne semblent pas seulement dépendre de facteurs culturels (meilleure tolérance de la pathologie chez la femme, influence ethnique, ruralité ou urbanicité . . .). L’expression clinique est également variable selon le sexe : prévalence de troubles cognitifs et de repli chez l’homme, prévalence des symptômes positifs et thymiques chez la femme.

Les mariées étaient majoritaires suivies des célibataires.  Les résultats de notre étude montrent qu’il existe des associations statistiquement significatives entre la survenue de la schizophrénie et les caractéristiques sociodémographiques suivantes : le statut des veuves et  les enquêtées qui n’avaient pas d’occupation (p < 0,05). Ceci pourrait s’expliquer par le fait que la majorité des veuves et des sans-emplois sont généralement démunis et d’un niveau socio-économique bas. Ces statuts peuvent les prédisposer à développer la schizophrénie. Les résultats de notre étude  sont en accord avec ceux de nombreux auteurs.  Le rôle causal des facteurs sociaux favorisant la survenue d’une schizophrénie reste délicat à évaluer et sa contribution à l’émergence de la maladie reste, encore à l’heure actuelle, relativement peu étudiée avec précisions [19]. Le statut de célibataire semble corrélé au risque de schizophrénie [20].

Les enquêtées résidant en dehors de la ville de Bukavu étaient plus affectées par la schizophrénie malgré que nous n’ayons pas noté des différences statistiques entre les résidents de Bukavu et les non-résidents. La résidence en milieu défavorisé [21] et la promiscuité semblent jouer un rôle majeur dans l’incidence de la schizophrénie, favorisant l’exposition à des agents infectieux et toxiques. Mais il reste délicat de distinguer causalités et conséquences de la maladie dans ces observations.

  • Des antécédents médicaux des enquêtées associés associées à la schizophrénie.

En observant les résultats de notre étude, il ressort clairement que la fréquence de la schizophrénie était plus élevée chez les enquêtées dont l’un des parents avait la psychose, ayant des complications obstétricales, des traumatismes crâniens, des troubles cognitifs préexistants et ayant souffert d’une maladie chronique.

De multiples travaux attestent  l’association entre complications obstétricales et risque de développer une schizophrénie à l’âge adulte ; cependant, ce risque demeure relativement faible (OR=2) et aucune complication spécifique n’a jamais été´ incriminée [34]. Plusieurs études ont tenté d’explorer les relations entre complications obstétricales et vulnérabilité génétique à la schizophrénie, mais aucun résultat ne s’avère concluant. De plus, il est encore difficile, à l’heure actuelle, de déterminer si les complications obstétricales sont un risque indépendant pour la schizophrénie via les phénomènes d’hypoxie fœtale, si elles interagissent avec un risque génétique de développer la maladie, si elles sont même la manifestation de ce risque génétique ou si elles ne sont qu’un épiphénomène dans la trajectoire du développement de la schizophrénie.

Les constatations du lien entre traumatisme crânien et manifestations psychiatriques sont anciennes. Von Kraft-Ebing publiait en 1868 une série d’observations de désordres psychiques survenant dans les suites de 43 traumatismes crâniens. Kraepelin confirmait cette donnée en 1919 en avançant un lien de causalité entre traumatisme crânien et psychose. Les traumatismes crâniens peuvent engendrer une symptomatologie variée : troubles cognitifs, désordres psychotiques, troubles anxieux et de l’humeur, et agressivité´. Une étude menée parmi 120 sujets schizophrènes (comparés à une population de sujets bipolaires) a permis de mettre en évidence une augmentation significative des antécédents de traumatismes crâniens (21,6 % d’entre eux). Les traumatismes étaient de gravité suffisante pour avoir perturbé le fonctionnement du cerveau et étaient survenus avant l’âge de 20 ans [19]. L’étude de Abdel Malik et al. [46] constate que la maladie s’exprime cinq ans plus tôt chez les sujets schizophrènes ayant subi un traumatisme crânien dans l’enfance (avec une durée médiane de 12 ans entre le traumatisme et le développement des symptômes). L’impact du traumatisme crânien sur le développement ultérieur d’une schizophrénie est une illustration possible des intrications étroites gènes environnement dans la vulnérabilité à la maladie. Chez des sujets ayant probablement une propension à développer la maladie, toute altération dans la maturation du cortex préfrontal est susceptible d’induire une schizophrénie.

  • Des facteurs environnementaux associés à la schizophrénie chez nos enquêtées

La schizophrénie était plus observée chez les enquêtées qui prenaient des drogues avec une dépendance à la toxicomanie. Ces résultats sont en accord avec les résultats des autres études. La prévalence de l’abus ou de la dépendance à une substance psychoactive (alcool ou toxique) sur la vie entière est estimée à 47 % des patients schizophrènes. La distinction entre facteur causal du trouble psychique et conséquence psychiatrique d’une conduite toxicomaniaque est délicate à établir. Le cannabis est le toxique dont les répercussions psychiques, à court et long terme, sont les mieux étudiées en Europe à l’heure actuelle. Dès 1845, Jacques Moreau de Tours, dans son traité Du haschisch et de l’aliénation mentale, notait que des symptômes psychotiques pouvaient être induits par une consommation de cannabis chez le sujet sain. Cette donnée empirique est désormais bien étayée [34]. Une étude menée pendant trois ans aux Pays-Bas en population générale a permis d’établir une relation entre dose de cannabis consommée et présence de symptômes psychotiques (OR variant de 1,23 à 6,81) [35], constatation confirmée depuis par d’autres travaux. L’âge de début de la maladie est plus précoce depuis le début de ce siècle (de cinq années environ), et parmi 419 sujets schizophrènes, 2 % des sujets nés avant 1945 contre 39 % des sujets nés après 1965 consommaient du cannabis [36]. Cependant, la majeure partie des travaux actuels tend à considérer le cannabis comme un facteur de risque à l’émergence d’éléments psychotiques (de l’hallucination isolée au tableau clinique complet de la schizophrénie), plus ou moins délétère en fonction du génotype de l’individu consommateur. Un usage précoce (durant l’adolescence) pourrait être associé à un risque plus important de manifestations psychotiques, probablement en raison de la poursuite de la maturation cérébrale durant cette période, rendant l’usage du cannabis plus délétère [37]. La majorité des individus consommant du cannabis ne développeront pas une psychose, suggérant que certains sujets pourraient présenter une vulnérabilité génétique aux effets du cannabis. Ainsi, l’association cannabis – psychose est fortement marquée chez les sujets vulnérables [38].

Cette prévalence de la schizophrénie était aussi plus élevée chez les enquêtés malnutris, vivant dans un environnement malsain et qui avaient reçu un traitement médical douteux. La résidence en milieu défavorisé  et la promiscuité semblent jouer un rôle majeur dans l’incidence de la schizophrénie, favorisant l’exposition à des agents infectieux et toxiques.

  • Des facteurs sociaux des enquêtées associés à la schizophrénie.

La prévalence de la schizophrénie était plus élevée chez les enquêtées dont le parent était décédé et la famille brisée. Les enquêtées qui avaient des déceptions ou des soucis, des conflits familiaux, du traumatisme psychologique, de dégoût de la vie, des affres de guerre et qui étaient pauvres présentaient un taux élevé de la schizophrénie. Les résultats de notre étude confirment les littératures qui disent que les événements de vie stressants semblent jouer un rôle précipitant le déclenchement de la schizophrénie et des récidives. Les perturbations du développement affectif, notamment la maltraitance et les perturbations des relations intrafamiliales, mais aussi les problèmes d’identité peuvent participer au déclenchement du trouble psychique à l’adolescence.

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